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Lundi 4 août 2008

La  nouvelle est tombée cette nuit : Alexandr Isaievich Solzhenitsyn est mort.

A-t-on entendu le fracas d'un grand chêne s'effondrant dans les solitudes glacées de Sibérie ? A peine ! Ce fut plutôt le bruit feutré d'une plume tombant sur un maroquin.

Beaucoup connaissent son nom, mais peu en vérité ont lu son oeuvre... Et encore moins l'ont comprise !

Dire qu'Alexandr Isaievich est un "homme complexe" est un truisme d'une nullité absolue. Et la presse ne s'en prive pas, si j'en crois les papiers que je viens de lire, d'un bord à l'autre de la critique politico-littéraire. Je ne me priverai donc pas de ne pas en parler, du moins sous ces termes de convenance.

Ce que je veux retenir de Solzhenitsyn, c'est ce que Nietzsche aurait appelé son "inactualité" : non pas celle d'un "résistant" ni celle d'un "dissident" très officiel - un statut que lui-même avait parfaitement endossé - , mais celle d'un homme toujours tragique et lucide sur le monde. Fût-ce au prix d'une radicale mauvaise foi et d'un pessimisme sévère.

Le Goulag ou le pavillon des cancéreux ne sont que des métaphores de lieux et de temps où des prisonniers volontaires survivent, jour après jour, à l'image d'Ivan Denisovich, à leur propre turpitude et à leur propre lâcheté. Ils ne sont plus tant des victimes que des collabos de leur propre déréliction, délibérément acceptée comme position existentielle produisant un certain confort : celui de savoir où est sa place sur un échiquier souvent grossier, parfois subtil, de (micro-) pouvoirs qui se superposent en autant de strates d'abrutissement - au sens propre du terme.

Ce que recèle la pensée de Solzhenitsyn est de ce point de vue d'une autre facture que ce qu'un Occident trop heureux de tenir un "grand dissident" avait cru comprendre. La transposition du Goulag en société de consommation se fait en un tournemain. Il suffit de modifier les termes et la magie opère : l'Est devient l'Ouest, le carcan soviétique devient la prison capitaliste... Et les mafias de tous bords ne perdent rien de leur nocivité, qu'elles soient "simplement" criminelles, mais aussi politiques, idéologiques, syndicales... Le cancer qu'elles représentent est devenu un mal avec lequel l'individu vit, collabore même, sans même imaginer qu'une autre dimension du monde est possible.

On a beaucoup glosé - et on continuera  - sur la critique récurrente du misérabilisme fataliste de "l'âme russe" qu'Alexandr Isaievich est censé avoir mise en oeuvre. Mais s'est-on rendu compte que cette fameuse "russité" n'était qu'un masque - certes le mieux connu car le plus proche de l'auteur - pour décrire la condition humaine dans son entièreté ?

Fataliste, rongé par le remord facile de ne pas "avoir su lutter", mais d'avoir au contraire toujours composé avec les événements, fût-ce au prix d'une vraie bonne mauvaise conscience - ou d'une vraie mauvaise bonne conscience, comme on voudra - le héros solzhenitsyen est universel. Un épitomé de la la faiblesse érigée en règle de vie ; de la faiblesse qui peut tout expliquer et pardonner chacun, le bourreau comme la victime.

Le jour où on lira Solzhenitsyn comme on doit lire Nietzsche, alors le véritable caractère de son oeuvre surgira : féroce et barbare, mais aussi vivifiant, comme peut l'être un grand incendie...

- Publié dans : hospodar
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